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 Mille ans de meunerie en France et en Europe

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Bonnemine
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MessageSujet: Mille ans de meunerie en France et en Europe   Mar 16 Oct 2007 - 1:42

Études rurales
Claude Rivals, Le moulin et le meunier. Mille ans de meunerie en France et en Europe (préface de Jacques Le Goff). Vol. 1 : Une technique et un métier. Vol. 2 : Une symbolique sociale. Roques sur Garonne, Empreinte Éditions, 2000. http://etudesrurales.revues.org/document103.html

Dans sa préface, Jacques Le Goff, l'éminent médiéviste, qualifie l'ouvrage de Claude Rivals de « somme inspirée, chef-d'oeuvre dans tous les sens du terme... ».


Note de lecture par Cyrille Megdiche[/b]

Extrait
S'intéresser au moulin, il y a quelques décennies, était pour le moins insolite. S'agissait-il d'esthétisme romantique ? De folklorisme attardé ? En quoi le moulin pouvait-il bien être un objet d'étude et de recherche ?
La sociologie était rurale ou urbaine; se développait à côté d'elle une sociologie du travail et de l'école. Pourtant, vers 1970, on commença à imaginer une ethnosociologie en France avec le programme du Musée national des arts et traditions populaires intitulé « Corpus d'architecture rurale».
Sociologue de formation, Rivals (1), dont le diplôme d'études supérieures portait sur l'instituteur dans le roman français contemporain, s'oriente tout naturellement vers la sociologie de l'école et de ses enseignants.
Il faut bien le reconnaître, le moulin avait fort peu attiré les chercheurs avant 1970-1975. Anticipant sur cette ethnologie d'urgence dont la nécessité apparaît vers 1980, l'auteur s'est d'abord intéressé au moulin à vent, machine aérienne plutôt fragile à cause de ses grandes ailes et depuis longtemps condamnée par une loi scélérate exigeant qu'à la mort du meunier on ôte les ailes du moulin pour ne plus payer la patente. Son propos n'est ni celui d'un ingénieur ni celui d'un architecte. Ici l'anthropologue doit acquérir une solide documentation historique, pour ne pas dire une formation d'historien, qui le situe dans le prolongement des études fondatrices de Marc Bloch et de Charles Parain, qui, tous deux, ont traité du moulin à eau (2). À la différence de ces auteurs, Rivals se fait ethnographe, voire « technographe », analyse et photographie les machines, les mécaniques, mais aussi -- ce qui est nouveau -- les gestes du métier, et prend des notes sur la vie de travail. Car, on l'aura compris, il n'y a évidemment pas de moulin vivant sans meunier. Au fil de ses enquêtes de terrain, Rivals cherche des informateurs, et en Anjou il comprend qu'il a trouvé parmi eux le « grand témoin ». Commence alors une aventure qui allait durer plusieurs années -- entretiens oraux, sollicitations écrites, échanges épistolaires -- « aventure totale » où le chercheur et le témoin deviennent coauteurs d'un très riche dialogue, un livre à deux voix.
C'est sous une forme plus ramassée, plus synthétique, en deux volumes de 240 pages chacun, que se présente le livre définitif dont je me propose de rendre compte.
Nous voici donc devant un millénaire de meunerie en France et en Europe. Il s'agit, plus que du moulin, de la meunerie traditionnelle dont on avait largement oublié et le rôle et l'importance. Le projet est clairement affirmé : « L'histoire classique a, depuis longtemps, étudié le temps des cathédrales et le temps des châteaux en oubliant le temps des moulins et des meuniers sans le travail desquels châteaux et cathédrales, villes et campagnes de France et d'Europe n'auraient été ni aussi riches ni aussi beaux.
Le premier volume intitulé Une technique et un métier place le moulin et le meunier au coeur des subsistances, depuis la faible « réponse des grains » des Xe-XIIe siècles jusqu'à la recherche du « multiplicateur d'abondance » à la fin du XIXe siècle. La première partie traite du couple que constituent l'homme et la machine. Mais quelle est cette « machine universelle » qui se présente sous les quatre formes du moulin à eau, du moulin sur bateau, du moulin marémoteur et du moulin à vent ?
Le moulin à eau est connu quelques siècles déjà avant notre ère. Cette construction rustique consiste en une paire de meules, deux gros disques de pierre dont le supérieur tourne au bout de l'axe vertical d'une roue à pales horizontale actionnée par le courant d'un ruisseau. Mais, au Ier siècle avant notre ère, Rome ou l'Orient ont mis au point un nouveau dispositif dont la première mention, semble-t-il, apparaît en 64 au palais de Mithridate, roi du Pont, ainsi que dans un épigramme d'Antipater. Vitruve a très bien décrit cette roue verticale devenue motrice et l'engrenage qui entraîne la rotation des meules.
En 537, lors du siège de Rome par les Barbares qui ont coupé les aqueducs fournissant la ville en eau potable et les moulins en énergie, le général Bélisaire a l'idée d'amarrer des bateaux aux piles des ponts, de disposer entre eux des roues et d'y installer des moulins. Le moulin flottant (ou moulin-bateau, ou moulin à nef) vient de naître de l'union du moulin et du bateau (immobilisé) : ainsi l'explique Procope dans son Histoire des Guerres.
Aux XIe-XIIe siècles des documents signalent les premiers moulins fonctionnant avec la marée : Douvres puis le Pays basque et la Bretagne, lointains ancêtres de l'usine marémotrice de la Rance.
Enfin, autour de 1180, le moulin à vent fait irruption en Normandie française et anglaise ainsi qu'en Flandre, mais aussi en Provence, et, en 1191, au siège d'Acre. Il s'agit d'une cabine de bois orientable sur un pivot, qui porte des ailes à la surface d'entoilage variable selon la force du vent. Ce moulin à vent est une invention occidentale.
Si la mouture des céréales est et reste la fonction primordiale, cette machine aux quatre formes peut traiter tous les produits (minéraux, végétaux, animaux); elle peut exprimer l'huile, fouler le drap, souffler la forge et marteler le fer, scier le bois, tanner les cuirs, etc. Rivals décrit cela dans un chapitre intitulé « La machine universelle » qui atteste de l'extraordinaire plasticité des techniques : deux récepteurs (roue à eau, roue à vent), une demi-douzaine de transmissions (directe, indirecte, came...), une douzaine d'opérateurs (meules horizontales ou verticales, maillets, pilons, marteaux, roues à pales, vis d'archimède...). Tels sont donc les aspects du « matériel ».
Qu'en est-il, dès lors, du métier du meunier ? Ce singulier est trompeur et dissimule en fait l'existence de quatre métiers.
Que savons-nous des meuniers du fleuve, des moulins à nef de la Seine, de la Garonne, de la Loire ou du Rhône ? Les deux points forts de cette évocation, presque au-delà de l'histoire, sont la rapide analyse du roman italien de Riccardo Bacchelli, Les moulins du Pô, et, en 1990, le reportage photo de l'auteur sur le dernier moulin-bateau de Kuklijn, en Yougoslavie.
Pour les meuniers du vent, la littérature et l'enquête technique et photographique sont mises à contribution ainsi que deux ou trois histoires de vie.
Sur les meuniers de la mer, point de textes. C'est donc dans les entretiens obtenus en Charente, sur la Rance, dans les Côtes d'Armor ou dans le Golfe du Morbihan que Rivals a puisé l'essentiel. Mais on sent qu'il se limite : le sujet mériterait un ouvrage à lui seul.
En fait c'est le meunier de rivière qui est le plus sûrement installé au milieu de sa clientèle. Aux documents s'ajoutent au moins deux grands romans proches du récit ethnographique : Le meunier d'Angibaut de George Sand et Le moulin du Frau d'Eugène Le Roy. Le Grand Louis et les Nogarets sont de superbes meuniers de l'eau, liés à leur travail et à leur clientèle, et engagés dans les débats de leur temps. Il en est généralement de même pour les meuniers interrogés ces dernières décennies.
Au bout de ce trop rapide résumé, on devine la question : quatre métiers ou un seul ? Plutôt un « métier commun » marqué d'un « brin d'irrégularité ». Et l'auteur nous convainc, preuves à l'appui, qu'il y a des « façons meunières de naître, de vivre et de mourir ». L'ensemble de ces particularités permet de construire un excellent portrait (un idéal-type) du meunier millénaire, de cet intermédiaire technique, social et culturel plutôt paradoxal « Ni noble, ni clerc, le meunier est roturier par son travail, mais sa connaissance de la nature, ses prévisions météorologiques, sa maîtrise de la technique en font un personnage peu commun : ce rationaliste soucieux d'instruction ne serait-il pas un peu magicien, ou sorcier ? Il fait bien partie du peuple mais il aspire au progrès et à l'ascension sociale. »
Une partie du premier volume s'attache à l'histoire de ce couple moulin-meunier : Un millénaire de meunerie, d'une révolution à l'autre.
Le moulin et le meunier sont au coeur de la révolution industrielle médiévale : le moulin libère la main-d'oeuvre nécessaire au défrichement et à la construction de villages, de châteaux, d'églises, de maisons... et de moulins.
Toutes les cellules d'habitat, hameaux ou villages, quartiers ou villes, ont le moulin pour nouveau centre économique, technique et social. Le couple moulin-meunier intéresse la noblesse seigneuriale, l'église féodale et le peuple tout entier des paysans, artisans et commerçants bourgeois en voie de développement.
La quête des premiers moulins est inséparable de celle des premiers meuniers. Un des points forts de la démonstration est que la meunerie antique n'est qu'une annexe de la boulangerie (la meule domestique est tournée par les femmes tandis que le lourd moulin romain est actionné par des animaux, des esclaves ou des forçats et appartient au boulanger, maître de l'annone). Avec la mise en place de la féodalité c'est tout autre chose: les statuts d'Irminon en 833, plus tard ceux d'Étienne Boileau en 1268 montrent l'émergence du meunier comme « ministérial », dépendant du seigneur, chargé d'un ministère qui est aussi un métier. L'invention médiévale, ce n'est pas le moulin mais bien le meunier, et la règle -- qui ne fut jamais si absolue -- pourrait être : à moulin banal, meunier banal. Le seigneur s'engage à construire un moulin, à eau ou à vent, et les paysans sont tenus de venir y moudre leur grain. Cela a pu se faire soit par convention soit en vertu du droit du plus fort..
Les auteurs de l'Encyclopédie ainsi que les rédacteurs des cahiers de doléances du printemps 1789 se demandent comment améliorer « l'art de moudre » qui est aussi l'art de nourrir le peuple d'une nation. Le blé, la farine, le pain sont des denrées économiques mais aussi politiques. On n'a pas oublié Louis XVI : le boulanger, la boulangère et le petit mitron.
Le travail de Rivals s'enracine donc dans le temps long de l'histoire, tout près des préoccupations sociales et politiques de la subsistance. La période révolutionnaire est l'occasion de se poser la question de la propriété du moulin. La vente des biens nationaux, du clergé puis de la noblesse vient brouiller les cartes : désormais -- mais c'était partiellement vrai avant 1789 -- quiconque en a les moyens peut construire et exploiter un moulin. Et le meunier, au nom de la liberté d'entreprendre, doit conquérir sa clientèle. Son sort n'est plus lié à celui du seigneur. Il y a donc un « ancien » et un nouveau régime de la meunerie.
Voilà un artisan qui conduit une machine dont la fonction est de transformer et qui ne produit rien que de la farine. Les paysans peuvent dire de lui qu'il ne fait rien et pourtant il produit la vie. Rôle à la fois ordinaire et extraordinaire dont le meunier tire un étonnant profit réel et symbolique. Ainsi apparaissent donc le moulin et le meunier : un « personnage » et un « lieu de vie ». Rivals nous montre ce couple homme-machine dans la tourmente de ce qu'il appelle la « révolution terminale » du XIXe-XXe siècle (par opposition à la « révolution inaugurale » du Xe-XIIe siècle) avec la montée du capitalisme, le développement de la minoterie à turbine (en attendant la vapeur, l'électricité ou le diesel), à cylindres et à plansichters (autour de 1880-1900).
Le second volume est tout autre. Il nous entraîne dans ce qu'on appelle volontiers aujourd'hui l'imaginaire ou le symbolisme et s'intitule Une symbolique sociale. Il s'agit ici d'un corpus considérable des oeuvres écrites ou figurées, populaires ou lettrées, dans lesquelles il recherche inlassablement, au travers des « formes » les plus diverses, ce qui « fait sens ». Quelles « représentations sociales » sont à l'oeuvre dans les choses, les gestes, les mots ? Le couple moulin-meunier constitue une « forme matérielle et vivante » dont la matérialité, rapidement relue, nous conduit jusqu'à l'épanouissement imprévu d'images et de symboles.
Le moulin est (comme) une personne ? Il est en effet analysable tel un corps vivant et sexué, il porte un nom, attaché à une lignée, parfois à un blason.
La mouture a lieu « au centre du microcosme », le moulin est au noeud d'une topologie (analyse sociologique du paysage), d'une écologie (on appréciera l'humour des pages consacrées à l'âne, ce compagnon obligé) décelable dans les plis et les replis d'une bonne centaine de proverbes généralement lapidaires et au double sens : concis, ils jettent souvent la pierre au meunier voleur, trompeur, exploiteur. C'est pourtant une tout autre tonalité qui marque les chansons qui tournent en majorité autour du désir. On découvrira l'implicite du cycle de Marion (courtisée par le meunier tandis que les meules moulent le grain et que le loup mange l'âne), des dialogues entre meunière et chasseur (la meunière « gibier d'amour »), etc..
Ce « temps des moulins » réserve à ses lecteurs d'autres grands moments. La très fine étude d'un des Contes de Canterbury de Geoffroy Chaucer (1385) raconte le quintuple châtiment d'un meunier voleur que deux jeunes clercs sont venus contrôler et punir, en lui « volant » sa femme et sa fille.
Nous voici confrontés à un genre inhabituel : une sorte de monographie totale, ouverte, bien écrite et où l'humour de certains passages ne fait que souligner le sérieux. OEuvre « achevée », pourrait-on dire, qu'on aimerait voir prolongée par une réflexion sur la fin du processus : de la farine au pain, du meunier au boulanger.

Au lecteur d'apprécier et de réfléchir à la place du moulin dans le patrimoine occidental.

Notes
1 Claude Rivals est mort à Toulouse le 27 avril 2002 à 69 ans. Il parlait des moulins comme personne.
2 M. Bloch, « Avènement et conquête du moulin à eau », Annales d'histoire économique et sociale, 1935. C. Parain, « Rapports de production et développement de forces productives : le moulin à eau », La Pensée, 1964.
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Filsix
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MessageSujet: Re: Mille ans de meunerie en France et en Europe   Mer 17 Oct 2007 - 20:53

Voilà bien un sujet qui intéressera VV !

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Bonnemine
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MessageSujet: Mille ans de Meunerie   Mer 17 Oct 2007 - 23:22

Vincent a acheté le livre dès sa parution ! Confused
Je ne lui ai rien appris !
Gene
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MessageSujet: Re: Mille ans de meunerie en France et en Europe   

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